Séisme au Kunar: une tragédie au-delà des secousses
Le récent tremblement de terre en Afghanistan est symptomatique d'une multiplicité de crises non seulement climatique, mais sociale et politique

Le tremblement de terre meurtrier qui a frappé la province de Kunar dans la nuit de dimanche à lundi, d’une magnitude de 6, a une fois de plus mis en lumière la vulnérabilité structurelle, sociale et genrée de l’Afghanistan. Avec plus de 2200 morts et 3100 blessés selon les dernières estimations, ce séisme n’est pas seulement une catastrophe naturelle, mais un symbole conjoint des politiques inhumaines et de la crise climatique qui frappent aujourd’hui le pays.
Mariam Mana, journaliste afghane spécialiste des sujets environnementaux, décrypte les multiples causes de cette tragédie pour Voix en Exil.
Une région particulièrement sismique
L’Afghanistan est situé sur l’une des zones tectoniques les plus actives au monde. Le point de rencontre de trois plaques majeures – indienne, eurasienne et arabique – génère une activité sismique constante dans des régions telles que l’Hindou Kouch, le nord-est et l’est du pays.
Depuis 1990, plus de 355 séismes de magnitude supérieure à 5 ont secoué l’Afghanistan. En moyenne, 560 personnes meurent chaque année à cause des tremblements de terre, entraînant des pertes économiques dépassant les 80 millions de dollars par an.
L’apartheid de genre, facteur de vulnérabilité asymétrique
Les images publiées depuis la zone sinistrée révèlent une réalité choquante : les hélicoptères de secours n’ont évacué que des hommes et des garçons. Aucune femme ne figurait initialement parmi les personnes secourues. Ce sauvetage sélectif trouve sa source dans le système discriminatoire mis en place par les Talibans.
En raison des interdictions d’accès à l’éducation et au travail imposées aux femmes, notamment dans le secteur médical et humanitaire, aucune équipe de secours féminine n’était présente à Kunar. Selon l’activiste Fatemeh Rezaei, les Talibans auraient refusé la permission aux soignantes volontaires venues des régions alentour d’accéder aux zones touchées.

De plus, les normes sociales renforcées par la domination des Talibans empêchent les femmes et les filles de quitter librement leur domicile pour de demander de l’aide, de montrer leurs visages et leurs corps, de sortir la nuit seule ou de parler à un homme étranger. Beaucoup de femmes touchées par le sinistre ont donc dû attendre le lever du jour pour demander assistance aux équipes de secours, et ce uniquement en présence d’un homme de leur famille.
Nombre d’autres n’ont pas pu bénéficier à temps des soins nécessaires: des sources locales dans la province de Kunar ont déclaré qu'à la suite du tremblement de terre, au moins six femmes enceintes seraient décédées en raison du manque de personnel soignant féminin et d'infrastructures de soins gynécologiques dans les hôpitaux de la région.
La censure stricte des médias et les restrictions imposées à la couverture du séisme ont empêché les journalistes d’obtenir des informations précises sur le nombre de femmes victimes, mais leur nombre est donc probablement très élevé.
Ainsi, ce que l’on considère comme une catastrophe naturelle est en réalité un massacre silencieux, non pas seulement dû à la nature, mais au régime d’apartheid de genre que les Talibans imposent depuis maintenant quatre ans aux femmes afghanes.
Des infrastructures défaillantes face à l’inaction climatique
La combinaison du changement climatique et des faiblesses structurelles a largement contribué à aggraver cette tragédie.
Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO), la déforestation reste un défi majeur en Afghanistan. D’après leurs évaluations, les forêts et broussailles couvrent environ 1,78 million d’hectares, soit près de 2,8% du territoire afghan. Cependant, entre 1990 et 2000, cette couverture a fortement diminué, avec un taux annuel moyen de déforestation de 2,3 %.
À Kunar et dans d’autres provinces orientales, la déforestation massive a affaibli la stabilité des sols et accentué la fréquence des glissements de terrain, augmentant la vulnérabilité des communautés locales aux inondations.
Les précipitations extrêmes liées au changement climatique ont également rendu les maisons encore plus vulnérables aux secousses. De nombreux bâtiments étaient déjà fissurés ou fragilisés avant même le séisme. Les maisons rurales sont souvent construites avec des matériaux locaux de mauvaise qualité - briques crues, pierres et bois - sans aucune norme d’ingénierie sismique. L’absence de supervision technique, le manque de matériaux résistants et l’ignorance des normes de sécurité ont fait qu’un séisme de magnitude modérée a provoqué un nombre de morts démesuré.
Enfin, l’instabilité des sols est également liée aux dommages profonds causés par la guerre. Environ 85,000 bombes lâchées sur le territoire afghan par l’armée américaine entre 2001 et 2021, ainsi que des milliers de mines antipersonnel, ont favorisé la propagation de toxines nocives aux écosystèmes et rendu les sols plus vulnérables à l’érosion.
Ainsi, les pertes humaines sont le résultat d’un enchevêtrement d’injustices sociales, de décennies de conflit, de mauvaise gestion environnementale et de pauvreté structurelle, bien plus que d’un phénomène naturel isolé.
L’absence de résilience aggravée par un régime autoritaire
Alors que les experts appellent à renforcer les bâtiments et à développer des systèmes d’alerte précoce, la réalité sur le terrain montre que les Talibans n’ont ni plan de prévention, ni volonté de sauver des vies, notamment celles des femmes. L’incapacité de l’administration talibane à répondre efficacement aux catastrophes naturelles telles que les tremblements de terre et les inondations est doublée de politiques misogynes et anti-scientifiques, qui constituent un obstacle majeur à toute réponse humanitaire efficace.
De plus, en raison des politiques inhumaines des talibans, le groupe est sous le coup de sanctions internationales, et de nombreuses organisations humanitaires ont une présence très limitée en Afghanistan en raison des restrictions imposées par les autorités. Cette situation aggrave d’autant plus l’intensité des crises humanitaires dans le pays.
Tant que ce régime restera en place et que les droits fondamentaux seront bafoués, chaque séisme en Afghanistan ne sera pas seulement une secousse de la terre, mais un profond échec humain et moral.
Mariam Mana a travaillé pour Internews, 8 am daily, IRIB (Radio-télévision de la République Islamique d’Iran) et collaboré avec d'autres organes de presse comme la BBC pendant plus de dix ans, avant de rejoindre le bureau londonien d’Afghanistan International.
Elle s’intéresse particulièrement aux droits des femmes et à la protection de l’environnement, problématiques intimement liées dans la perspective de la construction d’une société saine et durable. Elle arrive en France en 2017, où elle continue de collaborer avec plusieurs médias et travaille à la création d’une plateforme dédiée à ses sujets de spécialité.



